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IBIZA, NAZIS, HIPPIES ET COCAÏNE.

A Ibiza, pendant la période estivale, on sniffe chaque nuit 4 kilos de cocaïne. Soit l’équivalent d’une ligne de coke de 1,2 kilomètre.

C’est sûr, ce n’est pas l’endroit du monde où on s’endort le plus vite.

Car oui, pendant tout l’été, Ibiza est la capitale de toutes les drogues : LSD, cannabis, métamphétamine, MDMA, ecstasy, cocaïne, la liste est longue. 

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Quoique, pas uniquement pendant l’été, en 2019 dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier vers 3 heures du matin, les policiers remarquent un automobiliste à la conduite imprudente. Ils l’arrêtent et le trouvent un peu nerveux. Après un contrôle plus poussé, le trentenaire avait de quoi être nerveux : il était positif à TOUTES les drogues détectables par un test de stupéfiants des forces de l’ordre.

A ce niveau ce n’est pas plus un consommateur, c’est un collectionneur.

Mais comment cette île est-elle devenue en 50 ans la capitale de toutes les drogues ?

Rapidement, un peu d’histoire : Ibiza fait partie de l’archipel espagnol des Baléares.

Ibiza n’a longtemps été qu’un port de passage en Méditerranée, rentable sans être la poule aux œufs d’or. 

La vie suit son modeste cours à Ibiza et en 1936 se produit un événement qui va changer la vie de l’île à tout jamais : le général Franco entame son coup d’état avec l’aide ô combien précieuse de l’Allemagne et de l’Italie. 

L’amicale des fachistes vient de naître.

Franco met trois ans pour imposer sa dictature militaire nationaliste et en 1939 son bilan est lourd : entre 100 et 200 000 morts, 270 000 prisonniers et 400 à 500 000 exilés. 

Pendant la deuxième guerre mondiale, Franco fait valoir la neutralité officielle de l’Espagne et ne fait que le minimum pour ses amis fachistes.

A la fin de la guerre, il offre tout de même l’hospitalité et accessoirement un moyen de se cacher à beaucoup d’anciens nazis. 

Où ça ?

A Ibiza.

Dès 1945, des nazis arrivent et se fondent dans la population en toute quiétude sous l’œil bienveillant des autorités. 

Chacun s’installe soit par groupe, soit seul.

Contrairement à nos souvenirs et à la mémoire collective, c’est dans les années 50 que commence la vie parallèle d’Ibiza.

Sans qu’on ne sache vraiment comment, quelques artistes et écrivains d’origines différentes s’installent quasiment en même temps sur l’île au tout début des années 50. 

Personne n’est en mesure de déterminer pourquoi ces intellectuels choisissent cette île, mais il est vrai que l’endroit a beaucoup de qualité : 

l’endroit est magnifique et encore aujourd’hui elle est surnommé « la perle des Baléares » ;

Le climat est doux allant de 10 degrés au plus froid de l’hiver jusqu’à un peu plus de 30 au plus fort de l’été ; 

Rien n’est cher, ni les logements, ni la nourriture ; 

C’est l’Espagne sans le franquisme ; 

Et point très important : la vie est douce et calme ce qui est l’idéal pour qui veut écrire.

Petit détail qui a son importance : les drogues arrivent en même temps dans les bagages des artistes. 

Et deuxième détail qui a aussi son importance : les drogues circulent librement et que ce soit la police, les politiques ou les autochtones, tout le monde s’en fiche.

A cette époque, on boit de l’absinthe et on fume de l’herbe. 

Il faut dire qu’au même titre qu’il existe un alcoolisme mondain, on est là devant un usage de drogue plutôt discret et réservé à cette population nouvellement arrivée.

A la fin des années 50, on commence à parler de cette île paradisiaque dans les milieux intellectuels européens. 

Quelques journalistes underground consacrent des papiers en parlant de communauté artistique, de vie proche de la nature, de nourriture achetée directement aux paysans d’à côté, bref, Ibiza va subir son premier flux migratoire.

Après ces petites dizaines d’intellectuels des années 50, les premiers hippies arrivent au début des années 60.

Un vieil habitant du village de San Carlos situé au nord-est de l’île raconte que le premier hippie qu’il a vu était un jeune Allemand d’un peu plus de 20 ans qui se retrouve au beau milieu d’une procession, en 61-62.

En passant devant la croix du Christ, le jeune retire sa casquette laissant dérouler une longue chevelure blonde.

Cette anecdote résume à elle seule pourquoi les vieux paysans avec le mégot au bec et les hippies torse-nu et cheveux longs s’entendent bien : tous ceux qui arrivent sur l’île montrent du respect pour les habitants et leurs coutumes.

Et les arrivants achètent toujours chez les paysans et les commerçants les plus proches. 

Chacun respecte l’autre, mais ils se mélangent peu.

Il faut dire qu’intellectuellement comme culturellement, il y a un monde entre un paysan du cru et un jeune hippie Allemand sous LSD anticapitaliste végétarien et fan de Kerouac.

Mais au fait, qu’est-ce qu’un hippie ?

Le mot « hippie » viendrait d’un jeu de mot entre « hype », mot anglais qui signifie « décontracté, branché, dans le coup » et du mot wolof « hipi » qui veut dire « ouvrir ses yeux ». 

Leurs aspirations sont connues : non-violence, ouverture aux autres, anti-consumérisme, liberté sexuelle, bref une espèce de recherche du bonheur tout en rejetant la société de consommation occidentale.

Durant toutes ces années 60 d’autres hippies arrivent à Ibiza, jusqu’à 100 000 par an. 

Mais tous ne restent pas puisque l’île passe de 11 250 habitants en 1960 à 17 000 en 1970.

Les hippies débarquent, restent quelques semaines ou quelques mois avant de reprendre la route.

Ceux qui sont sur place accueillent les nouveaux arrivants et les guident. 

Comment avoir un logement, une boite aux lettres, car il est important de continuer à communiquer et il y a peu de téléphones à l’époque, comment gagner un peu d’argent et surtout, comment rester anonyme.

Oui, à l’époque, beaucoup d’Américains fuient pour éviter d’être mobilisé au Vietnam.

Et question centrale pour tout nouvel arrivant : où trouver de la drogue ?

Là on est sur une période où arrive LA première drogue chimique et LA drogue emblématique des hippies : le LSD.

Cette drogue hallucinogène change la perception et parfois, change la personne à tout jamais.

Le LSD fait des dégâts et certains ne s’en remettent jamais.

Ce qui est incroyable, rappelons-le, c’est que cette histoire se déroule dans une Espagne franquiste, fasciste. Mais l’île est un espace de liberté. 

Les franquistes laissent faire, car si cette communauté flower power aussi bizarre soit-elle, peut ramener quelques pesetas et faire vivre ces paysans, tant mieux.

Et puis politiquement, il est très compliqué d’aller réprimer violemment des gens non-violents, peut-être enfants de notables Américains ou européens, voire carrément célèbres, car on croise facilement les Rolling Stones ou Jimi Hendrix.

Donc à cette époque, sur l’île d’Ibiza, cohabitent des paysans, des hippies, des nazis, des franquistes, des écrivains et des artistes…  On croise même Keith Richard…

D’ailleurs, il se dit que la toute première grande fête d’Ibiza fut organisée dans les années 60 par d’anciens nazis. 

Et notamment un colonel de la Wehrmacht qui devint une figure de la vente de drogue. Avec l’aide d’autres anciens nazis, il avait mis au point un système complexe d’irrigation de son champ de cannabis via un lac souterrain. 

C’est son gagne-pain et il gagne beaucoup d’argent.

Argent qu’il ne peut d’ailleurs pas dépenser puisqu’il lui est interdit de quitter l’île.

En 1970, Ibiza vit son grand bouleversement commercial avec l’ouverture des premiers night-clubs. Notre colonel nazi y voit un bon moyen de séduire des jeunes filles en pleine libération sexuelle. Il devient le dealer de l’île d’autant qu’en plus du cannabis, il se met aussi à la vente d’alcool et d’héroïne.

De son passé de haut-gradé nazi, il garde un sens de l’organisation strict ainsi qu’une facilité déconcertante pour tuer les gens. Notamment ceux qui veulent lui faire concurrence ou ceux qui en savent trop sur lui, et ça fait du monde. 

Après sa disparition, on retrouve une quinzaine de corps enterrés dans le jardin de sa villa.

Les plus vieux hippies vivants sur l’île savent que l’ouverture des premiers night-clubs et l’arrivée de touristes, marquent véritablement la fin d’une époque bénie. 

Cette vie, ils la résument tous avec les mêmes mots :

Un quotidien sans violence,

Un bouillon de culture cosmopolite,

Une vie simple.

Évidemment, ce bonheur fait des envieux.

Tout le monde a envie d’être heureux.

Les premiers clubs sont un succès. Il s’en ouvre de plus en plus. 

En 1975, Franco meurt.

Toute l’Espagne peut respirer sans contraintes, sans peurs…

C’est la naissance de la fameuse movida, un mouvement culturel qui lie un peuple dans l’envie de tout voir, tout découvrir et tout vivre.

C’est le début du tourisme de masse en Espagne, dans les Baléares et bien sûr, à Ibiza. 

L’Espagne sort du franquisme et a envie de s’ouvrir.

La péninsule est en retard sur ses voisins européens, elle manque de routes, d’autoroutes, de communications, de tout.

Mais l’Espagne a un atout énorme : les prix.

Aller en vacances là-bas est bon marché cher par rapport à la Côte d’Azur française. Et toute l’Europe y va.

Et Ibiza entre de plein pied dans le business du tourisme. 

Les voyageurs viennent de toute l’Espagne par centaines de milliers et rapidement par millions. Ils ont les poches pleines de devises étrangères beaucoup plus fortes que la peseta. Ils dépensent beaucoup et les espagnols gagnent beaucoup.

Tout le monde est content.

Les années 80 sont la véritable mise en route d’Ibiza telle qu’on la connaît aujourd’hui. 

Cette décennie a radicalement transformé l’île.

Ibiza devient LA référence musicale, le monde entier écoute ce qui se joue dans ses clubs. Au-delà de la défonce qui attire des jeunes ou un peu moins jeunes, c’est à Ibiza et nulle part ailleurs sur la planète qu’on joue la meilleure musique pour danser.

Au tout début des années 80, une nouvelle population arrive sur l’île, ceux qu’on appelle alors « les branchés ». 

Fans de Depech Mode, Tears for Fears ou New Order, ils sont de cette génération qui aime se looker. Ils sont nés à la fin des années 60 ou début 70. Les hippies étaient leurs parents, mais ces jeunes aiment l’argent et l’assument. 

Et cette génération aime la coke.

Pas de soucis, toutes les drogues que vous aimez vous les trouvez à Ibiza.

Ces années 80 marquent l’arrivée des drogues chimiques, car après la cocaïne, arrivent la MDMA et l’ecstasy.

Les clubs grossissent, ils accueillent toujours plus de monde et quiconque va à Ibiza à l’impression de vivre dans un endroit où toutes les drogues sont légalisées.

Ces drogues, qui rendent speed, marquent un vrai changement dans nos vies car beaucoup de ceux qui en consomment pour faire la fête en prennent aussi au travail. 

On est dans un monde de winners, de killers, de gens en forme, qui n’ont aucun problème, qui sont hyper positif et tout le temps enthousiaste, bref, le portrait-robot du cocaïnomane.

Ces années 80 marquent le début d’une nouvelle façon de prendre ses vacances à Ibiza : des séjours courts mais intenses. D’un week-end à une semaine, ce sont des séjours où on dort peu, c’est pas le lieu pour le farniente. 

Ici, on vient pour la défonce, la fête et le sexe.

Filles ou garçons, hétéros ou homos, tout le monde est open pour tous les excès.

Le succès d’Ibiza permet aux professionnels du tourisme de commencer à brasser beaucoup d’argent, vraiment beaucoup d’argent.

Et il n’est pas question que ça s’arrête. Alors il faut offrir aux gens ce qu’ils viennent chercher.

De la musique, de la drogue et du sexe.

C’est pas une recette miracle, elle fonctionne partout.

Vers la fin des années 80, la musique de club s’essouffle et le monde de la nuit attend ou espère que quelque chose se passe. 

Et il arrive une révolution musicale depuis les Etats-Unis : la house. 

Dans le même temps, un deuxième courant électro arrive d’Ibiza, une musique électronique qu’on appelle « le son des Baléares ». 

Ces nouveaux courants de musiques électros se marient parfaitement avec l’ambiance des clubs et sa drogue qui cartonne : l’ecstasy.

Les clubs d’Ibiza misent rapidement sur ces nouvelles musiques électroniques, parfaites pour danser pendant des heures.

Évidemment, l’ecstasy est disponible pour qui en veut.

Mais surtout, Ibiza est le premier endroit où l’on joue cette nouvelle musique qui va envahir le monde. Et quand on est précurseur et pas trop bête, on garde un coup d’avance sur les autres.

Les années 90 sont aussi les années des raves.

On prend encore plus de drogues chimiques pour écouter ou ressentir une musique de plus en plus extrême.

Qu’elle soit minimaliste ou ultra speed, toutes ces musiques électros se retrouvent dans les clubs de l’île.

En 1994, événement mondial, le club KU est devenu Le Privilège, la plus grande boîte de nuit du monde selon le Guinness des records. Elle peut accueillir jusqu’à 10 000 personnes par soir dans un établissement de 6 500 m². 

La démesure est assumée et les fans adorent.

Les années 2000 confirment cette progression. Les DJ deviennent des stars et touchent des cachets faramineux pour jouer dans les plus grands clubs d’Ibiza. 

Les prix d’entrée des clubs sont au même niveau qu’un ticket de concert.

En 2018 Ibiza a accueilli 4 millions de touristes pour peu plus de 132 000 habitants.

Mais combien coûte un séjour à Ibiza ?

Partons sur une semaine dans de bonnes conditions.

Avion + un bon hôtel parmi les plus de 1 300 qu’il y a sur l’île, comptons 1 000 euros.

Ensuite, pour bien manger, comptons 30 euros par jour.

Il faut aller dans les bars, car les clubs n’ouvrent qu’à minuit, mais ne sont intéressants qu’à partir de 2 heures, donc une soirée dans un bar 50 euros.

Une entrée en club, entre 40 et 80 euros selon la soirée.

Puis chaque boisson supplémentaire, compter entre 15 et 30 euros.

Après, il y a les extras, et ça, c’est vous qui voyez.

Donc la semaine, sans extra, compter 2 000 euros.

Pour les extras, vous pouvez compter sur la chance, comme cette promeneuse en 2016 qui trébuche sur 83 kilos de cocaïne un après-midi en se promenant sur une plage de l’île.

Mais quel avenir pour cet endroit unique ?

Ibiza se pose des questions sur la suite à donner et cherche son nouveau modèle économique. 

Ces dernières années, il a été décidé d’attirer une clientèle riche.

On a même construit des hôtels cinq étoiles et des discothèques de luxe. 

C’est un échec, on ne remplace pas des centaines de milliers de touristes, fussent-ils modestes, par quelques dizaines de milliardaires.

Même le très lucratif tourisme gay s’est également détourné d’Ibiza après l’augmentation des prix pour préférer d’autres destinations comme la Grèce par exemple. 

Finalement, l’île espagnole vient de décider de parier sur le tourisme durable et écoresponsable. 

L’avenir nous dira si c’est la bonne formule.

Ibiza temple de la luxure, refuge de hippies, de nazis et de DJ, va-t-elle réussir son greenwashing ?

Texte : Philippe Husson

Voix : Marie Zidi

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