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MATA HARI, L’ESPIONNE MISE À NU !

Du haut de sa silhouette  élancée, elle surplombe la scène.  Pour cette occasion un peu spéciale, elle est coiffée d’un élégant chapeau à aigrette et vêtue d’une robe tailleur du dernier chic. 

Pas de doute, elle a de l’allure. 

La tête haute, un léger sourire aux lèvres , elle se dirige d’un pas léger vers le sinistre poteau. 

Parmi les militaires quelques-uns ricanent. Elle a beau  jouer les enchanteresses, elle n’est pas de la première fraîcheur.  

Quelques mèches grises s’échappent de son chignon. Son teint est jaune et ses paupières gonflées. 

C’est donc elle la fameuse Mata Hari ? La femme fatale qui a mis l’Europe à ses pieds? 

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Plutôt une relique des années 1900, oui !

Elle perçoit les moqueries mais ne vacille pas. Elle a l’habitude des sarcasmes.

Jusqu’au bout, elle tiendra son rôle. 

D’un air désinvolte, elle se tourne vers l’assistance et lui envoie  un dernier baiser. Charme et distinction, toujours ! Pour réchauffer un peu plus  l’atmosphère elle plaisante sur cette étrange coutume des français : fusiller à l’aube, ce n’est certes pas commun ! 

Un soldat s’approche et lui tend un bandeau. Elle refuse poliment. Elle affrontera la mort comme elle a affronté la scène. Les yeux ouverts.  Elle pense à son amant Vadim, et à sa fille Jeanne Louise. Elle espère que ses lettres leur parviendront vite. Mata Hari joue ses derniers instants. Elle est prête.

Espionne, courtisane, danseuse… Celle que la postérité retiendra sous le nom de Mata Hari  voit le jour en 1876 dans la petite ville de Leeuwarden aux Pays-Bas. 

Elle s’appelle Margaretha Geertruida Zelleet elle est l’ainée d’Adam Zellechapelier de son métier. Antje, la mère, une femme de santé fragile reste chez elle pour s’occuper de sa nombreuse progéniture. 

Un foyer bourgeois typique en cette fin de 19ème siècle. 

Dès ses premières années, Margaretha suscite l’admiration. Dans un pays où la majorité des habitants sont blonds, la fillette se démarque par sa chevelure brune et son teint mat. 

Beaucoup la prennent pour une eurasienne.  

Son père l’adore. Il l’appelle « ma princesse », il la pare de soie et de velours. Pour ses six ans, il lui offre une petite charrette tirée par des chèvres. 

L’enfant grandit dans le bonheur et l’insouciance. Elle se sait promise à un brillant avenir. Ou tout du moins, elle en rêve. 

Elle a de qui tenir. Son père est un homme fantasque qui convoite monts et merveilles. 

Il prétend avoir des origines aristocratiques et se fait appeler le baron. Adam joue à la bourse et multiplie les investissements hasardeux. Mais le hasard n’est pas toujours favorable, et Adam finit par ruiner la famille. 

Fin de  l’enfance dorée pour Margaretha. 

Adam Zelle part pour la Haye et confie sa femme et ses enfants à quelques proches charitables. Ses  visites s’espacent avec les mois… Sa fille ne tarde pas à comprendre : son père adoré s’est fait une nouvelle vie à la Haye. Un malheur n’arrive jamais seul : Sa mère meurt, minée par les soucis et la déprime. Margaretha n’a  que 15 ans. 

Sa famille désintégrée, sa situation  financière plus que précaire… Elle doit songer sérieusement à son futur. En 1892 elle entre à l’école Normale de L’Eden pour devenir institutrice.  

La gamine volubile s’est changée en belle jeune fille. Lorsque ses camarades l’interrogent sur ses origines, elle brode d’incroyables histoires.

 Plus inquiétant… Le directeur de l’établissement  est toujours fourré dans ses jupons ! Premier scandale, premier rejet. Margaretha est éjectée de l’établissement.

Isolée et sans ressources, elle ne voit qu’une solution. Le mariage ! 

En épluchant les journaux elle tombe sur cette petite annonce : « officier en permission cherche épouse de bonne composition. Situation de fortune indifférente. ». 

La jeune fille entre en contact avec l’émissaire de la lettre. Il s’appelle Rudolf Macleod. Il est séduit. Elle aussi. Il a beau avoir une vingtaine d’années de plus qu’elle, Margaretha tombe sous son charme. 

Ils se marient et ont rapidement un petit garçon, Norman.

1897. Rudolf reçoit l’ordre de plier bagages pour l’Indonésie. A cette époque le pays est une colonie de l’empire hollandais. La jeune épouse de Macleod et son nourrisson  sont du voyage. Margaretha est éblouie par cette contrée en tous points différents de sa Hollande natale. Les couleurs, les sons, les odeurs… Animée d’un intérêt sincère, elle étudie le malais et prend des leçons de danses javanaises. 

Mais le rêve tourne au cauchemar. Rudolf boit et déserte le lit conjugal pour le bordel. Margaretha, devenue entre-temps mère d’un deuxième enfant,  la petite Jeanne Louise, trompe son ennui en flirtant avec d’autres militaires. Rudolf ne supporte pas l’affront. Les reproches apparaissent suivis des coups. 

La tragédie se poursuit. Norman et Jeanne Louise  sont pris de violentes fièvres. Les enfants sont aux portes de la mort. D’où vient le mal? 

Peut-être  La vengeance  d’une maîtresse malmenée par Mac Leod… Ou la syphilis. A force de fréquenter les prostituées, Rudolph aurait transmis cette maladie vénérienne à son épouse et à ses enfants. Norman succombe à l’étrange affection. Le couple des Macleod ne résiste pas à l’épreuve. 

1902. Rudolph et Margaretha sont de retour en Hollande où ils décident de se séparer. La cour fait porter sur les seules épaules de la jeune femme, le poids de l’adultère et la déchéance de son ménage. On lui retire la garde de Jeanne Louise.

Le divorce fait basculer Margaretha dans l’infamie. Aux yeux de la société, elle est une dépravée, une moins que rien. Pour échapper à la misère, elle n’a pas d’alternative :elle doit vendre son corps. La jeune femme touche le fond mais ne renonce pas. Les hommes ont abusé d’elle? A son tour elle se servira d’eux. 

1904. Margaretha a 26 ans et une revanche à prendre. Paris est le lieu idéal. Sa culture et ses arts rayonnent dans le monde entier. Elle est aussi le chef-lieu de la prostitution de luxe. La belle hollandaise n’a pas froid aux yeux. Elle peut compter sur sa haute taille (1M70 ! Une gageure pour l’époque) et ses formes voluptueuses. 

Elle fréquente les lieux les plus en vue, cafés à la mode, hôtels luxueux, courses de chevaux…

Rapidement, une foule de prétendants  se pressent à ses pieds : 

“D’où vient – elle ?” 

Ses récits varient d’un interlocuteur à l’autre. La veuve d’un noble écossais, l’héritière d’un baron anglais, une princesse indienne…  

Désormais elle se fait appeler Lady Mac Leod. Son élégance est telle qu’elle ne tarde pas à pénétrer les salons les plus huppés de la capitale. 

La courtisane  réfléchit. Comment se distinguer de ses consœurs ? Elle constate que l’orient est à la mode… Elle se remémore les danses javanaises observées en Indonésie… Et l’idée vient enfin.  La jeune hollandaise se forge  une nouvelle identité. Une femme mystérieuse venue d’Inde. Mata Hari est née. 

Celle dont le nom signifie œil du jour crée un numéro de danse révolutionnaire. 

Mata Hari apparaît entourée de suivantes dans une semi pénombre illuminée par quelques torches. L’assistance retient son souffle. Elle est couverte de pierreries et de voiles transparents.  Lentement la courtisane commence à onduler.  Ses déhanchements se font plus sensuels et frénétiques, sa gorge se gonfle et sa taille se cambre, elle est  comme prise d’une transe érotique. Sa sensualité débordante est inédite pour la société corsetée de cette époque. Au fur et à mesure de la représentation Mata Hari se défait de ses voiles et de ses pierreries. Jusqu’à finir intégralement nue. Le premier jalon de l’histoire du strip tease est posé. 

L’élite parisienne est conquise. Mata Hari tient à le souligner : son spectacle  n’est pas un vulgaire déshabillage mais une danse sacrée dédiée au dieu Shiva. 

La jeune femme se garde de dire qu’elle s’est grandement arrangée avec l’hindouisme. Petit secret d’artiste…

Le prestigieux collectionneur d’art asiatique, Émile Guimet lui-même, succombe à la supercherie. La presse est dithyrambique, les théâtres et les salons les plus réputés s’arrachent la courtisane  à prix d’or. Mata Hari devient une célébrité internationale, elle voyage et se produit  dans toute l’Europe. L’aventurière croque la vie à pleine dents. Elle enchaîne les amants : Militaires hauts gradés, ministres, princes, industriels. Peu importe leur nationalité… Le principal est qu’ils aient de l’argent et qu’ils la traitent comme une reine. 

Mais le succès n’a qu’un temps. Les tendances vont et viennent et en l’espace de quelques années Mata Hari passe de mode. Paris s’éprend d’autres danseuses à la technique plus maîtrisée. Margaretha croit pourtant à sa bonne étoile. Elle se remet au travail et imagine un ballet dont elle sera la vedette. Tout est prêt. Un contrat avec l’opéra de Berlin est sur le point d’être signé. Elle en est persuadée : 1914 sera l’année de son triomphe. Elle ne réalise pas à quel point elle est loin du compte… 

Été 1914. La guerre est déclarée. Allemagne, France, Autriche, Hongrie, Russie, Royaume Uni… Les grandes nations s’engouffrent dans la brèche. Un déchaînement de violence s’apprête à déferler mais personne ne se doute de la boucherie à venir.  Mata Hari voit ses projets bouleversés. Son contrat avec l’opéra de Berlin est annulé et son costumier se fait  la malle en emportant  au passage ses plus précieuses fourrures. Elle parvient in extremis à rentrer en Hollande. Le pays est l’un des rares à garder sa neutralité.

Un an après le début du conflit,  Margaretha est démunie. Elle n’a pas d’amants, pas de distraction… Et une fois n’est pas coutume, ses finances sont dans le rouge.  Elle ferait n’importe quoi pour s’extirper de son ennui.  

C’est alors qu’une vieille connaissance, un certain Monsieur Karl  Kramer se présente à elle.  Sous couvert d’une visite de courtoisie, le diplomate allemand lui fait une curieuse proposition : Et si elle renouait avec ses anciens amants ?  Elle est la citoyenne d’un pays neutre, elle peut donc se permettre de voyager partout où elle souhaite, elle trouvera toujours quelqu’un de bien attentionné à son égard…son carnet d’adresse est si bien fourni…

Ah,… si au passage, elle pouvait  lui fournir une ou deux informations, rien de bien méchant…Il est prêt à y mettre le prix. Disons… 20 000 francs ? 

Mata Hari hausse les sourcils. Une espionne ? 

Un joli rôle en perspective… 

Ce qui lui paraît plus intéressant, c’est la somme proposée. De quoi la dédommager de ses déconvenues berlinoises. Et puis Paris lui manque… Sans pousser plus loin la réflexion, elle accepte. L’argent d’abord, la politique ensuite.  

1916. Retour à Paris. C’est la douche froide. L’effervescence joyeuse de de la belle époque a fondu comme neige au soleil. 

Les charmants militaires dont elle s’était éprise ont tous été envoyés au front. La capitale est morose. 

Et sa mission d’espionnage ?

Margaretha s’en soucie comme d’une guigne. Quelque chose de bien plus important lui occupe l’esprit : elle tombe amoureuse. 

L’heureux élu s’appelle Vadim Masslov, un jeune capitaine russe de 21 ans. 

Après une courte permission le jeune soldat est renvoyé au front. La courtisane s’agite contre vents et marées pour se procurer le précieux laisser passer qui lui permettra de rejoindre son amant. 

Les services secrets français ont à l’œil les agissements de la belle. Ils la verraient bien séduire pour leur compte quelques militaires allemands hauts placés. 

Un rendez-vous est arrangé entre elle et Georges Ladoux, le commandant du contre-espionnage. 

Mata Hari est prête à coopérer. A une petite condition. Qu’on lui remette un million de Francs. Elle envisage le mariage avec Vadim et ne regarde pas à la dépense.

Les autorités françaises ne comptent pas lui donner une telle somme, mais on se garde bien de le lui dire. Une simple promesse suffira. 

Mata Hari poursuit ses voyages à travers l’Europe sans aucune instruction claire de l’état-major français. 

Ses allers et retours, ses dizaines de malles et ses petits arrangements avec la réalité ne manquent pas de susciter  la méfiance des douaniers. 

Par simple coquetterie, elle trafique la date de naissance de son passeport. 

Cette insouciance va lui coûter cher.

En novembre 1916 au cours d’une escale en Angleterre, elle est interrogée par le MI5…  

On la confond avec une autre espionne  à la solde des allemands. 

Mata Hari déclare travailler  pour le contre-espionnage français. 

Après tout la Grande Bretagne et la France sont alliés, il n’y donc  pas d’inquiétude à avoir… Grave erreur.

Lorsque l’information remonte en France, les services nient avoir des contacts avec elle.

Les anglais doivent penser avoir affaire à une mythomane et la relâchent.

Après un  bref un passage en Espagne ou elle s’acoquine avec quelques hauts gradés allemands,  Mata Hari revient à Paris. 

Plus que jamais elle sent peser l’ambiance délétère de la capitale. Vadim  ne lui donne plus de nouvelles, des gendarmes la suivent 

Le piège se referme. 

Le 13 Février 1917,  la police française fait  irruption dans sa chambre d’hôtel. Margaretha est arrêtée  et envoyée dans les geôles de Saint Lazare. Les conditions de son emprisonnement sont déplorables. Privée d’hygiène et de soin, elle tombe malade. Celle qui jadis  faisait languir de désir  la ville lumière est devenue une femme au visage bouffi et au regard vitreux. 

La voilà accusée de complicité avec l’ennemi et divulgation de secrets militaires. Mata Hari est à bout de forces. 

Elle peine à communiquer  avec son avocat et  les séances d’interrogatoire ne lui laissent  aucun répit.  

Elle finit par craquer. Oui ! Elle a bien touché 20 000 francs de la part du  Reich. Mais elle les a pris  par pure nécessité. Elle n’a rien révélé aux Allemands, elle est innocente ! 

Ses accusateurs répliquent : « Mensonges ! Des télégrammes allemands ont été interceptés. Elle y est désignée sous le nom d’agent H21! » 

Margaretha suffoque sous l’effet de la surprise. 

Elle ne réalise pas qu’elle est au cœur d’une impitoyable machination. Sa culpabilité importe peu. Mata Hari est destinée à mourir.

1917 est une année noire pour la France. Le pays est sur le point de perdre la guerre. La bataille du Chemin des Dames  s’est conclue par un charnier et dans les tranchées les mutineries se multiplient. 

La suspicion est générale. On voit des espions partout. L’état-major français veut faire un exemple. 

Mata Hari est le bouc émissaire idéal. 

Une perfide métèque, une putain qui s’abreuve du sang des pauvres patriotes ! 

Femme, courtisane, étrangère… Mata Hari n’a aucune chance.

Le 27 Juillet 1917. Le verdict tombe.  Déclarée coupable d’espionnage et de trahison, elle est condamnée à mort. 

Margaretha est fusillée à l’aube du 15 octobre 1917. Sa famille ne viendra pas réclamer  son corps.

A défaut de sépulture, Margaretha obtiendra autre chose. Une légende.  Celle d’une femme  sulfureuse qui a su s’affranchir des hommes et des conventions de son temps. 

Et pourtant… Après dé-classification de son dossier,  force est d’admettre une chose: Mata Hari n’a pas été la redoutable espionne qu’on a voulu vendre. Les preuves sont quasiment inexistantes et l’authenticité des fameux télégrammes est plus que douteuse. 

Certains historiens  y voient une falsification de Georges Ladoux lui-même. Une autre hypothèse circule : ce sont les Allemands qui ont fabriqué les documents  pour se débarrasser d’elle.

 A vouloir s’inventer mille vies, Margaretha a perdu le contrôle de sa propre histoire.  Mais de ses cendres est né un fantasme qui continue d’envoûter le monde entier.

Texte : Claudia Valencia

Voix : Françoise Cadol

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