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L’esclavage, à l’origine du business !

La cloche annonce la clôture du New York Stock Exchange. Elle est couverte par un tonnerre d’applaudissements. Aujourd’hui, les grands indices boursiers ont franchi des seuils record.

L’argent va couler à flots dans les poches des actionnaires et de leurs courtiers.

La vie est belle pour ces junkies de la bourse.

Mais savent-ils  que tout a commencé par…l’esclavage ?


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Et vous, avez-vous que l’esclavage a servi de pierre fondatrice au libéralisme occidental ?

Et saviez-vous que cette histoire aussi incroyable qu’abominable, a commencé sur une petite île au large du Congo : l’île de Sao Tomé. 

L’esclavage  est une histoire ancienne. C’est une pratique vieille comme le monde et les guerres. On prend un territoire, un village, on prend les habitants avec. Enfin, ceux qui ont survécu…

Les Grecs, les romains, les perses, font évoluer l’esclavage en  un outil de conquête.

Les premiers esclaves ne sont pas racisés, ce sont simplement les perdants. Les romains allaient se servir dans les Balkans et le Caucase. Le mot esclave viendrait d’ailleurs de là, esclave // slave…

Plus tard, vers l’an 800 après JC, les arabes franchissent la barrière du Sahara. Ils découvrent l’Afrique au sud de ce désert jusqu’alors infranchissable. Et à partir du 13ème siècle, ils se lancent, depuis le Mali, dans le commerce de l’or et…des esclaves.

Un siècle plus tard, au XIVème, l’information parvient en Europe. Il existe un pays gorgé d’or quelque part après le désert.

On parle d’un document  l’Atlas Catalan. Il représente le monde tel qu’on le connaît à cette époque. 

Sur le continent africain les routes commerciales transsahariennes sont indiquées par des lignes rouges. Elles convergent vers le Sud, vers un fleuve appelé le Rio de l’Or. 

On y voit plusieurs souverains africains dont le grand Mansa Moussa, le roi du Mali. 

Il est assis sur son trône, de la main gauche, il porte un sceptre, de la droite, il tient une énorme pierre dorée. Sa tête est ceinte d’une couronne du même matériau. 

Il semble posséder tout l’or du monde. 

Tout l’or du monde… 

Cette carte affole l’Europe.

Le premier pays à se lancer est le Portugal qui possède une capitale placée sur la côte Atlantique : Lisbonne. 

Une fièvre s’empare des Conquistadors. Il faut partir à la conquête du continent africain et s’emparer de cet or. 

Le frère du roi du Portugal, Henri le Navigateur, prend les opérations en main. Il va convaincre la noblesse d’investir dans l’aventure, il obtient même la bénédiction du pape avec un beau prétexte : l’expédition permettra de convertir des infidèles. 

Henry créé un véritable institut de recherches dans le sud du Portugal où il réunit des savants, des astronomes, des cartographes et des navigateurs. 

L’objectif est de longer la côte Africaine et dépasser le cap Bojador au sud du Maroc. A l’époque, aucun européen n’a jamais franchi ce cap. Il ne faut pas. C’est maudit. On ne survit pas au-delà du cap. Des aimants puissants attirent les navires dans les profondeurs des mers, des licornes percent les coques des navires, le soleil est si fort que l’eau bout et la peau des hommes brûle jusqu’à devenir noire.

Mais cette peur de l’inconnu est balayée par la promesse de richesses immenses.

Les Portugais sont prêts à tout. Pour vaincre les dangers de l’Atlantique que l’on nomme la « Mer des Ténèbres », il faut un outil puissant. Un nouveau type de navire pour braver les éléments.

Ils construisent alors des bateaux plus performants : les caravelles. Cette invention révolutionnaire va leur permettre de dominer la fureur de l’Océan et s’emparer de nouvelles terres. 

En 1434, ils dépassent le Cap Bogador. 

Et maintenant ? 

Ils naviguent sans savoir que faire ni où s’arrêter. Ils suivent la cote. De temps en temps, ils s’arrêtent. S’enfoncent dans les terres.

Mais ils ne trouvent pas d’or.

En revanche…ils peuvent capturer ces hommes et ces femmes à la peau noire…Faute de rapporter de l’or, ils seront la preuve de la réussite du voyage. 

En 1444 : sur les côtes de la Mauritanie et du Sénégal, les navigateurs capturent les premiers habitants qu’ils rencontrent. Il s’agit de pêcheurs, une population pauvre et qui n’est pas armée. 

Ils s’emparent d’eux dans de simples filets, comme des poissons, une denrée consommable. Ils les contraignent à monter dans leurs navires et font le chemin inverse. 

Les premiers esclaves noirs sont débarqués au Portugal, sur une plage de Lagos, au Sud du pays.

8 août 1444

Les habitants se pressent sur le port. Les Conquistadors reviennent d’un long périple. Ils ont ramené une marchandise et elle est extraordinaire. 

À la surprise générale : pas de bijoux, pas de trésor. 

En guise de butin, les explorateurs débarquent une étrange cargaison. Ce sont des êtres humains. Ils en ont le visage, les membres, les expressions. À cette différence que leur peau est noire.  

Ils sont environ 250. Des hommes, des femmes et des enfants. Ce sont des esclaves mais comme on en a jamais vu ici. C’est un événement. 

La vente aux enchères commence et les captifs partent aux plus offrants. Il n’y a pas de considération pour les liens de ces déracinés qu’ils soient maris et femmes, frères et sœurs, enfants et parents… Cela n’importe pas. 

Sur leurs visages on lit la stupeur et l’effroi. 

Ils hurlent, ils pleurent, ils le savent : ils ne reverront jamais leur pays ni les leurs. Ils sont perdus.

25 ans plus tard.

Le 21 décembre 1470

Les Conquistadors descendent toujours plus loin le long des côtes africaines. Ils dépassent l’Équateur. 

Ils cherchent une porte d’entrée, un poste qui leur permette d’établir un contact avec le peuple autochtone, sans s’exposer à des conflits directs, des résistances. 

Ils trouvent une petite île au large du royaume Kongo. 

C’est le jour de la Saint Thomas alors, pieusement, ils la baptisent Sao Tomé. Ça fera plaisir au pape. 

L’île est inhabitée, la terre est fertile, ils s’y installent.

Sao Tomé.

Là où tout commence.

Nous y sommes.

Sao Tomé n’est qu’à quelques jours de navigation du royaume Kongo. 

Le royaume Kongo est un pays riche et puissant qui fait deux fois la taille du Portugal. Les conquistadors découvrent une société hiérarchisée gouvernée par un roi. 

Aucun empire n’est encore entré en contact avec ce royaume. Les portugais sont les premiers. Ils peuvent donc commercer librement et imposer leurs règles, sans aucune concurrence. Ils ont le monopole.

Dans leurs navires, les explorateurs ont apporté des produits d’Europe. Ce sont des objets sans valeur, les fameuses pacotilles. Des miroirs, des bijoux en verre, des bracelets, des vêtements européens, des éventails… Le roi du Kongo est fasciné par ce parfum d’ailleurs, ces choses venues d’au-delà de l’Atlantique.

Le système de troc, un troc inégal, s’installe en toute impunité. Des pacotilles contre des êtres humains que le roi du Kongo fournit en piochant parmi ses prisonniers de guerre.

Et c’est maintenant que l’esclavage va devenir un business à grande échelles.

Des hommes et des femmes vont devenir un produit d’échange.

Voilà ce qu’il s’est passé.

Plus au nord du Congo, les portugais sont passés par un autre royaume, le Ghana.

Et au Ghana, il y a de l’or.

Des mines d’or.

Les portugais baptisent d’ailleurs ce territoire « Elmina » qui veut dire, la mine.

Le pays est tenu par les Akans.

Et ces derniers ont besoin d’esclaves pour travailler dans les mines.

Les Portugais organisent alors un système commercial autonome et fructueux mais qui plongera le continent africain dans un cauchemar.

D’Europe, les portugais apportent au roi du Kongo des objets de pacotille. 

Au Kongo, les pacotilles sont échangées contre des êtres humains. 

Enfin, les êtres humains sont échangés contre de l’or, à Elmina.  

Le commerce triangulaire est né, ou du moins, ses prémisses. Le système est testé ici. Il s’étendra plus tard aux Caraïbes, au Brésil, puis en Amérique à une échelle sans précédent. 

Les navigateurs sont satisfaits. Ils ont réussi. A eux la gloire et les récompenses promises par la couronne portugaise et du pape. 

La machine est d’une simplicité enfantine, huilée, cruellement efficace.  

Arrive un nouvel ingrédient dans notre histoire : le sucre.

Dans les salons cossus de la bourgeoisie européenne, le sucre est un must. On invente les confiseries, les pâtisseries et les chefs rivalisent d’inventivité. 

Les domestiques posent sur la table des plateaux d’argent porteurs de délicieux trésors. L’élite pousse des « oh », des « ah », elle goûte, elle se lèche les doigts. 

Le sucre. 

Synonyme de douceur, de plaisir et de volupté.

Il va pourtant devenir le moteur de la traite négrière.

Les Conquistadors décident de planter la canne à sucre sur l’île de Sao Tomé où le climat chaud et humide est idéal. Les esclaves vont la cultiver. Et c’est bien pratique, le royaume Kongo leur en fournit autant qu’ils veulent.

D’immenses plantations poussent au large du continent africain, sur cette petite île.

Les captifs sont traités comme des animaux. Pire, comme de simples outils. Esclaves. Totalement déshumanisés.

En période de récolte, on les fait travailler jusqu’à quatorze heures par jour. Quand la lune est pleine, ils coupent toute la nuit, au risque de se blesser. 

La mélasse produite à partir de la canne à sucre est envoyée au Portugal où elle est raffinée. 

Cette production vaut de l’or, un or brun. Désormais l’esclave noir est comme indissociable de la canne à sucre. Leur sort est lié. 

En 1500, l’explorateur Pedro Cabral découvre le Brésil. Des terres immenses où les Portugais cherchent de l’or…mais n’en trouvent pas.

Comment faire pour rendre cette expédition rentable ?

On s’inspire du modèle africain. On va faire venir des esclaves et planter des cannes à sucre. 

Le point de départ de cette traite négrière ? Ce sera encore l’île de Sao Tomé.

En 1516, Sao Tomé a le monopole de la fourniture d’esclaves au Brésil et aux Caraïbes. On les capture au Kongo on les débarque sur l’île où d’autres navires partent en direction des Amériques. 

Tout se déroule à merveille. Après avoir soumis le royaume Kongo, les Portugais prisent les Caraïbes et l’Amérique. 

Rien ne semble stopper leur désir de conquêtes et de richesse.

La petite île de Sao Tomé est au cœur du dispositif.

Les portugais se heurtent alors à un obstacle imprévu : la rébellion de leur matière première.

Sur Sao Tomé, les maîtres manient le fouet sans scrupule mais les esclaves sont bien plus nombreux…1 maitre pour 100 esclaves…

Dès que l’occasion se présente, ils s’échappent. S’ils se font prendre, la punition sera terrible mais ils n’ont plus peur. Ils recommenceront. Ils se rassemblent dans les forêts. Ils forment des points de résistance. On les appelle les Mocombos. 

Quand la nuit tombe, les planteurs tremblent. Ils voient des torches au loin s’allumer une à une. Leur nombre grandit chaque jour. Ils ne font plus le poids face à ces hommes qu’ils ont maltraité, torturé. Ils craignent ces fuyards qui ont réussi à trouver des armes. Et s’ils venaient la nuit les égorger dans leur lit ? 

Dans les plantations, quand le soleil est au zénith et la chaleur étouffante, quand un nouveau coup de fouet retentit, on murmure un nom : Amador… Amador. 

Sa légende a envahi l’île. Il s’est auto-proclamé roi de Sao Tomé. Il y est né. Les sentiments d’injustice et de colère le nourrissent depuis le plus jeune âge. Amador Veira porte le nom de son ancien maître. Il a fui et dans les Mocombos, il organise la révolte. Il est charismatique et sa ferveur fait vibrer les espoirs. Grâce à lui, l’audace naît. 

Il tient tête aux Portugais et fait libérer un grand nombre de captifs. Il parvient à monter une armée de 5000 hommes, soit la moitié des esclaves présents sur l’île. 

Ils prennent les armes. Ils veulent reprendre le contrôle de l’île, regagner leur liberté.

Le 9 juillet 1595, pendant l’office religieux du dimanche, ils lancent l’attaque. Les esclaves rebelles tuent leurs anciens maîtres. Le sang coule dans les plantations. Ils pillent, ils incendient les récoltes, ils saccagent les moulins. Plus des deux tiers des sucreries sont détruits. L’île est embrasée.

Le soulèvement dure plusieurs mois. Il bouscule l’empire portugais. 

Lisbonne envoie finalement des renforts. 

Le 4 janvier 1596, Amador Veira est capturé et exécuté sur la place publique. Ses principaux commandants sont pendus. 

L’espoir est éteint. Dans ses cendres, naissent plusieurs siècles de servitude.

L’exploitation de Sao Tomé ne se remet pas de cette révolte. La production ne reprend pas son rythme. Les Portugais ont testé les limites d’un système. La trop forte concentration d’esclaves sur un petit territoire est un danger. Maintenant, ils le savent, ils l’ont éprouvé : les captifs peuvent se rebeller. 

Cette peur du planteur va subsister pendant des siècles. Elle poussera les maîtres à se montrer de plus en plus cruels envers les esclaves.

Les Portugais quittent l’île. Les moulins, les fours, les usines à sucre sont démontés. Ils sont emportés dans les navires et reconstitués au Brésil et dans les Caraïbes. Les esclaves sont emmenés eux aussi. Ils enseigneront leur science agricole par-delà l’Atlantique. 

Le drame de l’esclavage est amplifié. En montrant que le système inventé à Sao Tomé est transposable outre Atlantique, les Portugais donnent l’exemple à toute l’Europe.

Le commerce des esclaves va s’industrialiser.

On achète des esclaves à crédit.

Les banques entrent dans le jeu.

Les compagnies d’assurances suivent.

Plus que jamais, l’esclave n’est qu’une matière première. Vendue, achetée, exploitée.

Une histoire résume à elle seule la situation.

Un bateau rempli d’esclaves, en route pour l’Amérique, fait naufrage. Sauver les esclaves aurait un cout…Alors, les propriétaires préfèrent les laisser se noyer pour toucher la prime d’assurance…

L’esclavage est alors une pratique commerciale et industrielle comme une autre.

Et la machine s’emballe,

Après la canne à sucre, le nouveau jackpot c’est le coton. Le commerce du coton devient essentiel à l’économie américaine. La production doit s’accélérer. Il faut toujours plus de main d’œuvre. Donc toujours plus d’esclaves. Avant la guerre de sécession, en 1860, un recensement américain dénombre près de 4 millions d’esclaves sur le territoire nord-américains.

4 millions d’esclaves qui font tourner une des principales ressources de l’économie américaine.

Nous enregistrons ce podcast en 2022. Ces dernières années, plusieurs économistes et historiens américains, défendent une thèse dérangeante, qui jusque-là avait été glissée sous le tapis : le commerce du coton a été essentiel au décollage industriel américain. Et donc, au décollage du capitalisme. Et cette industrie du coton dépendait…de l’esclavage.

De Sao Tomé à Wall Street, la boucle est bouclée.

La richesse de l’Occident est bien née en Afrique.


Texte : Gaelle Le Scouarnec

Voix : Marie Zidi

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