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DU BIKINI AU BURKINI

DU BIKINI AU BURKINI

Il n’y a pas si longtemps, des policiers mesuraient le nombre de centimètres de peau visibles entre le genou et le bas du maillot… Le maillot, une histoire de luttes, une histoire de femmes !

30 juin 1922, Washington. Un soleil de plomb brille sur la ville. 

A la fin du jour, les rives du bassin de Tidal sont noires de monde : les enfants batifolent dans l’eau tandis que les jeunes gens se lancent des regards en biais, l’heure est à l’indolence… Un sifflement strident interrompt les réjouissances.  Bill Norton, policier de son état, siffle comme un dératé tout en enjambant les corps alanguis. L’objet du délit se tient à quelques centimètres des flots : Une jeune fille court vêtue.

Les yeux écarquillés de peur, mains pressées contre ses cuisses, elle bredouille de lamentables excuses. 

Mais Bill ne veut rien entendre ! 

Il dégaine un mètre de sa poche et mesure la distance séparant le genou et le bas du maillot de bain.

Résultat : 18 centimètres de peau sont visibles. La loi n’autorise que l’exposition de 5 centimètres de peau. C’est une infraction caractérisée ! 13 centimètres de trop… 

La dépravée aura beau supplier, elle n’échappera pas à l’expulsion. Bill Norton est un incorruptible : Sous sa surveillance, les plages américaines sont à l’abri du vice !

L’été est arrivé. La température monte et sous cette chaleur accablante vos pensées sont fixées vers ce seul objectif : piquer une tête ! 

Le maillot de bain est de rigueur, impossible d’imaginer vos vacances sans lui. Vraiment ? 

Au risque de vous surprendre, il n’a pas toujours existé.

L’histoire débute à la fin du dix-huitième siècle. L’océan et l’eau de manière générale sont considérés avec méfiance. 

Tempêtes, noyades, créatures monstrueuses hantant les abysses… personne ne s’y aventurerait. A moins d’être fou. Ou anglais. 

Ils sont en effet les premiers à s’y risquer. Pas pour le plaisir…mais pour la santé ! Les scientifiques britanniques vantent les vertus thérapeutiques de l’élément marin. 

Son air vivifiant, son eau régénératrice… De parfaits remèdes contre l’anémie et les rhumatismes ! 

Progressivement, l’idée fait son chemin et le bain de mer se répand parmi les classes les plus aisées de la population européenne. 

Un luxe d’aristocrates…Pour le moment… 

Milieu du dix-neuvième siècle.

Une nouvelle classe sociale émerge : la bourgeoisie. Elle aussi aspire aux joies balnéaires… Mais attention ! On ne déroge pas aux bonnes mœurs :  de la pudeur et de la décence avant toute chose ! Les premiers costumes de bain illustrent cet esprit : jambes, bras, chevilles, poitrine…On ne révèle rien ! 

Ces dames ajustent une veste de coton au-dessus de leur corset et enfilent un pantalon bouffant sous une jupe épaisse. N’oublions pas les bas, les chaussures et la petite charlotte qui maintient les cheveux en place. 

Les messieurs sont moins encombrés : leurs jambes peuvent s’égailler en toute liberté et leurs bras sont visibles… Pour la couleur on ne fait pas de vague : noir, brun, bleu marine, rien qui ne puisse choquer l’œil. À la limite un discret liseré de blanc, l’allure du petit mousse fait fureur ! 

Voilà, vous êtes parés pour la baignade ! Bon courage tout de même, parce que les vêtements sont en laine : essayez de faire deux mouvements de brasse sans couler…

Années 1900, nous voici en pleine Belle Époque. Cinématographes music-hall, cabarets… l’industrie des loisirs fait ses premiers pas et la plage n’est pas en reste. Grâce au train, on accède en quelques heures aux stations balnéaires !

L’argument hygiéniste gagne en force, les médecins recommandent l’air pur et incitent ces messieurs à faire de d’exercice…s’ils en sont capables.

Et pourquoi pas les femmes ? C’est ce que pense Annette Kellerman. Cette jeune australienne est à la fois vedette de vaudeville et championne de natation. 

Mais comment battre les records lorsqu’on doit s’attifer d’un paquet de chiffons ? Elle n’écoute que son bon sens et se taille un justaucorps à sa mesure. Les ligues de vertus poussent des cris d’orfraie ! La tenue ne dévoile que les bras mais elle est si moulante… Seins, fesses, hanches…On devine tout ! Annette est traînée au tribunal. 

Après une brillante plaidoirie, ou elle chante les louanges du sport tous sexes confondus, elle emporte son procès. Le premier maillot de bain moderne est né !

Cap sur les années vingt. 

Les années folles voient l’éclosion d’une nouvelle femme :  dynamique, sportive, elle coupe ses cheveux à la garçonne et aspire à plus d’indépendance. 

Le maillot de bain féminin évolue en conséquence :  les gambettes se découvrent jusqu’aux genoux, et l’on se rapproche sensiblement du maillot de bains pour hommes, les prémices de la mode unisexe ! 

Sur la plage les barrières sociales s’estompent et les corps s’exhibent en toute insouciance. Le prétexte hygiénique passe au second plan, plaisir et détente avant tout ! 

Les gens convenables grincent des dents : cet étalage de chair n’a pas intérêt à virer en partouze ! Pour maintenir l’ordre, les gendarmes sillonnent les grèves : un geste déplacé, un short trop petit et c’est l’amende !

Malgré les censeurs, les maillots de bains se raccourcissent et suivent de près l’émancipation féminine :  bretelles plus longues, naissance du dos nu, hanches de plus en plus échancrées… 

La haute couture s’empare du vêtement, Elsa Schiaparelli et Coco Chanel l’agrémentent selon leur fantaisie. Sous leur égide, le maillot de bain devient un objet de luxe. Au point qu’il est parfois préférable d’éviter l’eau de mer. On risquerait de gâter le textile ! Heureusement le latex fait son apparition : il gaine mieux la silhouette et sèche plus rapidement. 

Enfin, les corps s’ébattent avec aisance : On ne barbotte plus, on nage !

Les années s’écoulent et le maillot de bain poursuit sagement son évolution…rien de notable…Jusqu’au 5 juillet 1946. 

Les journalistes se bousculent autour de la piscine Molitor à Paris :  les créateurs présentent leurs dernières collections de maillots de bain, les mannequins défilent sous l’œil attentif du jury… Et là… Coup de tonnerre ! Une jolie blonde apparaît : deux triangles de tissus pour cacher les seins, deux autres pour le bas, un devant, un derrière, un mince ruban retient le tout…. On s’étrangle de surprise, quelle obscénité : le nombril est exposé !!! 

En coulisse, un Français, monsieur Réard, se frotte les mains : il est l’inventeur de cette tenue hors norme. 

Ce n’est pas sa seule trouvaille. Quelques jours plus tôt, les Américains ont testé leur première bombe atomique dans Pacifique… sur une île nommée… Bikini ! 

Le mot est sur toutes les lèvres et Réard, en malin de la com, a récupéré le terme. Un nom explosif pour une invention révolutionnaire : mesdames et messieurs, le seul, l’unique le bikini ! 

Réard espère conquérir le marché avec sa création !

Hélas… le raz de marée ne se produit pas, le bikini est trop en avance sur son temps. Les magazines de mode ironisent : “Se pavaner dans cet accoutrement ? Quelle idée ! Les pin-up et les danseuses de nu à la rigueur, mais sérieusement…” la bombe fait un gigantesque flop. 

Il faut attendre les années cinquante pour que le bikini refasse surface. Et encore… Partout où il pointe le bout de son nez, on lui fait barrage. Italie, Espagne, Allemagne, Belgique, France… Le pape lui-même le voue aux gémonies ! 

La Côte d’Azur sera son ultime refuge… 

1953, festival de Cannes. Sur le sable, une jeune fille déploie son corps de rêve, les photographes la mitraillent. L’inconnue porte un minuscule bikini mais elle assume son sex appeal comme personne auparavant. La demoiselle s’appelle Brigitte Bardot et sa venue sur la croisette marque le début d’une nouvelle ère… 

Avec BB Les sixties débarquent à grand fracas. Libération des corps, libération des esprits…Contre vents et marées, le bikini s’impose sur les plages du monde entier. Il devient l’emblème d’une jeunesse qui prône l’hédonisme et l’amour libre. Au cinéma, Ursula Andress, nouvelle Vénus surgie de l’onde, fait chavirer les spectateurs dans « James Bond contre Docteur No », Dalida puis Johnny Hallyday cassent les charts avec ce refrain déchaîné : « Itsi bitsi tini ouini tout petit petit bikini. »

Le bikini se montre dans toutes sortes de films : surf movies, films d’espionnage, horreur, séries B… Et la pub lui emboîte le pas : du bikini, en veux-tu en voilà !

Tous les prétextes sont bons pour afficher une donzelle à moitié nue : crème solaire, destinations exotiques, mais aussi voiture, télé, transistor, déodorant, yaourt, hamburger… de quoi donner la nausée… Et des complexes. La presse féminine assène à ses lectrices des messages anxiogènes : mesdames, l’été approche, faites du sport et mettez-vous au régime, il faut arborer votre plus beau Summer body !

Par-delà le bikini, le maillot de bain continue sa mue. Toujours plus court, toujours plus minimaliste… après le monokini qui vaut à son premier mannequin des menaces de mort, survient le string. 

Il naît dans les années soixante-dix sur les plages brésiliennes et s’étend rapidement au reste du monde… Les plus audacieuses vont jusqu’à faire tomber le haut. On se gausse de cette jeunesse qui défile le cul à moitié à l’air mais au fond les esprits sont apaisés.

Ce serait mal connaître le maillot de bain, l’objet réserve bien des surprises…

2004. Presque cent ans après Annette Kellerman, une autre Australienne crée la polémique : elle s’appelle Aheda Zanetti. 

Son crime ? Avoir conçu un maillot de bain beaucoup trop couvrant : le burkini ! 

Il s’apparente à la combinaison d’un homme grenouille avec un supplément de tissu pour cacher le haut des cuisses. Le vêtement est conçu pour les musulmanes pratiquantes qui souhaitent nager tout en respectant leurs valeurs religieuses.

Nouveau scandale ! Cette fois, on ne reproche plus au vêtement d’en montrer trop, mais pas assez ! En France, certaines municipalités envoient les forces de l’ordre patrouiller sur les plages pour déloger les effrontées qui portent cet accoutrement. On les accuse de prosélytisme, d’apartheid vestimentaire, d’extrémisme religieux…

Bref ces dames ne sont pas sorties de l’auberge. 

Qu’elles se déshabillent ou se couvrent de la tête aux pieds, leur corps est mis à l’index. 

Les hommes en revanche… Personne n’a crié au loup lorsque ces messieurs sont passés au slip de bain. 

Fast fashion oblige, aujourd’hui les tendances se renouvellent à toute vitesse : Trikini, retour du maillot en crochet, maillot asymétrique, jeu de lanières sophistiqués… en parallèle se développent des tenues plus éco-responsables : tissus anti UV, textiles recyclés. 

Quel sera l’avenir du maillot de bain ? Nul ne le sait. 

Mais ce petit bout de tissu reste le marqueur de l’évolution des mœurs, de la place de la femme dans la société, le symbole de leur oppression ou de leur libération…

Texte : Claudia Valencia

Voix : Françoise Cadol

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